Mai 2026

La littérature face à l’aveuglement collectif

Texte de présentation

J’aime, parfois, me laisser prendre au jeu de la rondeur des mots. En eux, je glisse ; j’aime onduler dans la sinuosité des u, me lover dans la volupté ouatée des o, m’immerger dans la malléabilité des m. J’aime, parfois, lorsque je cultive un droit presque militant au plaisir, me perdre dans la douceur de mots caramélisés.

Prendre plaisir aux mots ne devrait pas être, en effet, une jouissance coupable, même si l’on parle souvent de frivolité lorsque l’on se trouve face à un texte qui n’offre rien d’autre que sa propre nudité. Peut-être parce qu’il y a, en effet, une part d’évasion dans certaines manières de se cacher dans le langage, lorsque le monde crie au-dehors. Personne ne l’a mieux dit que César Vallejo : comment, en effet, écrire, parler, lire le moi profond, Breton, la psychanalyse, quand « un homme passe avec le pain sur l’épaule » (1961, 58)? Dans mes propres expériences d’enseignement, j’ai toujours défendu l’idée d’entraîner une vision double, capable d’apprécier la dimension esthétique de la phrase sans renoncer à chercher la manière dont elle s’infiltre et déchire les voiles dans le monde des choses.

Toni Morrison m’a ensuite aidée à comprendre le langage comme une essence circulante dont la vitalité dépend de sa propre capacité à se renouveler et à nous renouveler. Plus de dilemme entre contenant et contenu : « A dead language is not only one no longer spoken or written, it is unyielding language content to admire its own paralysis. » (1993) À partir de ce point, le langage cesse d’être un refuge pour devenir un champ de forces où se joue sa puissance ou son épuisement. « However moribund, it is not without effect for it actively thwarts the intellect, stalls conscience, suppresses human potential. Unreceptive to interrogation, it cannot form or tolerate new ideas, shape other thoughts, tell another story, fill baffling silences. » Autrement dit, le langage meurt et tue chaque fois que nous renonçons à la possibilité d’ouvrir avec lui une brèche dans le monde, à travers différentes connexions ou, tout simplement, en déplaçant le regard vers ce qui n’avait pas encore été nommé ou décrit comme un objet de beauté. C’est à ce moment que j’ai commencé à voir la pratique poétique du langage comme un remède contre les aveuglements.

Que nous ne puissions plus parler au singulier semble être l’un des axiomes des présents nouveaux que nous habitons. Et je dois dire que cela ne me déplaît pas. Aveuglements, au pluriel, parce qu’il peut y en avoir tant, au-delà du plus évident, celui qui empêche notre psyché d’éclairer les zones douloureuses de la vie. C’est dans cette richesse sémantique que repose ce numéro. Nous avons voulu inviter notre communauté de lectrices et de lecteurs à penser tout ce que nous ne voyons pas, distraits, qui sait par quels discours ou quelles justifications : des formes de beauté qui passent inaperçues pour un regard entraîné à un seul mode d’être ; des sujets tabous, des moments oubliés des narrations et des mythes collectifs ; des géographies sociales sur lesquelles la mondialisation étend un voile dans son effort d’une homogénéisation impossible.

Et tout cela à travers le travail persistant, inévitable et minutieux des mots.

Que j’aime, alors, parfois, me caresser dans leur rondeur veloutée ne veut pas dire que je ne cherche pas, avec eux, à dévoiler le monde. Je demande aux lectrices de ce numéro de nous accompagner dans cet exercice. Avant de tourner la page, ajustons à peine le regard.


Me gusta, a veces, entretenerme en la redondez de las palabras. En ellas suelo deslizarme;  columpiarme en la sinuosidad de la u, colgarme de la acolchonada voluptuosidad de las o, envolverme en la maleabilidad de las m. Me gusta, a veces, cuando cultivo un derecho casi militante al placer, perderme en el dulzor de palabras caramelo.

Disfrutar de las palabras no tiene que ser, en efecto, un placer culpable, aunque muchas veces se hable de frivolidad cuando quedamos frente a un texto que no ofrece más que su propia desnudez. Quizás porque hay, en efecto, un poco de evasión en ciertos modos de esconderse en el lenguaje, cuando afuera grita el mundo. Nadie lo ha dicho mejor que César Vallejo: ¿cómo, en efecto, escribir, hablar, leer sobre el yo profundo, Breton, el psicoanálisis, cuando “un hombre pasa con el pan al hombro”? En mis propias experiencias docentes, siempre había defendido la idea de entrenar una visión doble, capaz de apreciar un sentido estético de la frase sin renunciar a buscar su manera de infiltrarse y rasgar velos en el mundo de las cosas.

Toni Morrison me ayudó luego a entender el lenguaje como una esencia circulante cuya vitalidad depende de su propia capacidad de renovarse y renovarnos. No más dilema vaso o contenido: “… A dead language is not only one no longer spoken or written, it is unyielding language content to admire its own paralysis. Like statist language, censored and censoring.” En ese punto, el lenguaje deja de ser refugio para convertirse en campo de fuerzas donde se juega su potencia o su agotamiento.  “However moribund, it is not without effect for it actively thwarts the intellect, stalls conscience, suppresses human potential. Unreceptive to interrogation, it cannot form or tolerate new ideas, shape other thoughts, tell another story, fill baffling silences.” En otras palabras, el lenguaje muere y mata cada vez que renunciamos a la posibilidad de abrir con él una brecha en el mundo, a través de diferentes conexiones o, simplemente, desplazando la mirada hacia lo que antes no había sido nombrado o descrito como un objeto de belleza. Fue en este periodo cuando empecé a ver la práctica poética del lenguaje como un remedio contra las cegueras.

Que no podamos ya hablar en singular parece uno de los axiomas de los nuevos presentes que vivimos. Y debo decir que no me desagrada. Cegueras, porque puede haber tantas, más allá de la más evidente, que impide a nuestra psiquis iluminar zonas dolorosas de la vida. En esta riqueza semántica reposa este número. Quisimos llamar a nuestra comunidad de lectores a pensar en todo lo que no vemos, distraídos, quién sabe por qué discursos o cuáles justificaciones: formas de belleza que pasan desapercibidas a un ojo entrenado a un solo modo de ser; temas tabúes, momentos olvidados de las narraciones y mitos colectivos; geografías sociales sobre las que la globalización pone un manto en su empeño de una homogeneización imposible.

 

Y todo esto a través del trabajo persistente, inevitable y minucioso de las palabras.

Que me guste, entonces, a veces, acariciarme con su redondez aterciopelada no quiere decir que no pretenda, con ellas, ayudarme a desvelar el mundo. Le pido a las lectoras de este número que nos acompañen en el ejercicio. Antes de pasar a la próxima página, ajustemos apenas la mirada.

    Éditeur·rice(s)
    • Glenda Ferbeyre Rodriguez
    Révision
    L’équipe de Post-Scriptum
    Mise en ligne
    L’équipe de Post-Scriptum